Il m’arrive de lire, oui, oui c’est vrai, quelques discours bien sentis, tout du moins ont-ils l’air de l’être, sur une aristocratie terrienne, bourgeoise et naturellement réactionnaire qui viendrait de mettre en échec la politique de redistribution des revenus du gouvernement argentin à base de taxes sur la production de céréales. Une aristocratie présente et influente depuis des générations, bien entendu.
Quand on connaît la conquête espagnole de l’Amérique latine, c’est effectivement ce qui s’est passé. Même en Argentine où différentes vagues d’immigrations ont eu lieu.
Sauf que ce ne furent pas des bourgeois qui envahirent ces pays, mais des soldats dont la majorité sortait des prisons du Roi d’Espagne, des sans-terres et sans ressources.
Ils se répartirent des domaines d’une superficie inimaginable dans leur pays d’origine. Ils en crevèrent pour la plupart, car la bonne affaire à cette époque était le commerce. Et dans le domaine que nous traitons aujourd’hui, il reste toujours la bonne affaire.
Petit à petit, il faut reconnaître que tout cela est différent d’un pays à l’autre, ces terres revinrent aux États ou aux Provinces ou à quelques investisseurs qui avaient de l’argent à placer, car la terre, leur avaient dit leurs grands-pères, c’est une sécurité.
L’Argentine, par la richesse de la pampa, a certainement eu une destinée différente, et de grandes familles terriennes y investirent. Leurs descendants, on oublie toujours qu’une famille, surtout à cette époque, fait de nombreux enfants, connut des périodes de vaches grasses et d’autres d’extrêmes difficultés.
Et lorsque chacun demande sa part d’héritage, soit pour continuer une exploitation, soit pour investir autre part, dans l’industrie, le jeu, la banque ou l’immobilier, on s’aperçoit, avec bonheur d’ailleurs, que les fortunes sont totalement biodégradables contrairement aux pochons en plastique que vous distribuent allègrement les supermarchés.
Cette bourgeoisie aristocratique qui sentait la caque au départ finit par sentir la naphtaline.
Ici on les appelle les tubos. C’est à dire ceux qui ont eu et qui malheureusement n’ont plus, mais qui garde dans leur aspect et leurs manières d’être cette élégance soi-disant raffinée qui caractérisaient leurs ancêtres. Mon cul !
Sauf après la Seconde Guerre mondiale, époque pendant laquelle les besoins de viande et de céréales en Europe étaient colossaux, l’agriculture argentine a vécu tant bien que mal, avec des prix dérisoires et maintenus ainsi à cause des subventions européennes en faveur de sa propre agriculture. On s’est habitué à payer le pain et la viande avec quelques pièces de monnaie.
Il suffisait de voir, même dans des familles qui n’étaient pas particulièrement aisées, la débauche de viande sur les parillas et ce qui restait pour être donné aux chiens après le repas pour se rendre compte de l’irréalité de la situation.
Lorsque les céréales ont brusquement augmenté, Lavagna, Ministre des Finances, a taxé de 37 % le prix de celles qui devaient être exportées.
Mesure juste qui ne fit l’objet d’aucune réclamation des agriculteurs, même si cela a contribué à la concentration de la production.
Il fallait donc réajuster cette taxe, c’est tout à fait évident, mais le faire de manière rationnelle, c’est à dire sans favoriser une fois de plus les concentrations et les spéculateurs et en protégeant les plus petits.
Il fallait aussi rendre aux Provinces productrices une part importante de ces rétentions, pour faire des routes, des écoles, des hôpitaux, amener l’eau courante, le gaz et l’électricité. Pour ne parler que du plus urgent.
D’autant que les Provinces, depuis la crise, reçoivent de plus en plus de touristes et d’investissement hôteliers.
Que tout cet argent récolté ne serve que pour le bien-être des habitants de Buenos Aires et de sa Province est une injustice considérable.
Pour ne citer qu’un exemple, est-il normal que l’autoroute qui doit relier depuis 20 ans la Province de Santa Fe à celle de Cordoba et dont le coût initial a déjà été gaspillé plus de 10 fois ait été brutalement arrêtée parce que ces Provinces aux dernières élections ne répondent plus au péronisme ?
Aujourd’hui, les exportations de céréales sont aux mains de compagnies internationales pour 90 % des ventes, on sait qu’elles ne payent pas le même montant de taxes que celles qu’elles retiennent aux agriculteurs. On sait aussi que les plus grosses exploitations, celles qui louent leurs terres ou qui sont détenues par des pools financiers considéraient l’augmentation inconsidérée des rétentions agricoles étaient favorables à cette mesure, pour louer moins cher les terres et faire une plus grosse différence sur la taxe retenue et la taxe réellement payée.
Monsieur Capitanich, financier avisé, créateur de pools de soja lui-même, était d’ailleurs l’un des plus farouches partisans de cette mesure.
Dans un pays qui a laissé entrer ces dernières années toutes les compagnies minières du monde pour extraire et exporter une richesse non renouvelable, non taxée, car les hommes politiques des provinces concernées et du gouvernement en sont tous actionnaires, il me parait incroyable, que sur les bases d’analyses qui datent de 1950 et des discours de Perón ont puisse vouloir faire croire que cette attaque consciente contre les agriculteurs du pays puisse correspondre à une quelconque lutte des classes et à une justice sociale.
Il y a aussi des analyses qui sentent la caque dans un pays où bientôt les petits exploitants sentiront la naphtaline.